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Mondher ZenaidiSite officiel

Lettre ouverte au président Kaïs Saïed

Lettre ouverte au président Kaïs Saïed publiée le 20 mars 2024, jour de la fête de l’indépendance : une critique du pouvoir absolu en une série d’appels, close par un message adressé à ceux qui entendaient se présenter à l’élection présidentielle de 2024.

Lettre manuscrite et stylo plume sur un bureau sombre, à la lumière d’une lampe en laiton
Illustration

Publication originale

Presse

La publication d’origine fait foi.

Capture de la publication originale

Je vous adresse cette lettre avec tout ce qu’exigent l’éthique des hommes d’État et les règles de la bienséance et de la courtoisie, car j’ai grandi dans une génération qui reconnaît que l’État a son prestige et que ses hommes et ses femmes ont un rang qui doit être respecté.

La Tunisie vit aujourd’hui, sous un pouvoir absolu, des circonstances délicates et difficiles, et l’avenir n’est plus pour les Tunisiens une source d’espoir et d’attente, mais un motif d’inquiétude et de peur.

Monsieur le Président Kaïs Saïed, je m’adresse à vous alors que la Tunisie célèbre la fête de l’indépendance, l’indépendance d’une patrie que nous ont confiée des générations qui lui ont tout donné. Me souvenant en cette occasion que ce qui unit les Tunisiens est plus fort que ce qui les divise, je prie Dieu que vous ne vous offusquiez pas d’entendre un Tunisien attaché à sa patrie, animé par l’espoir que vous vous souveniez que les gouvernants passent et que la patrie demeure, et que « si le pouvoir était resté à un autre, il ne vous serait jamais parvenu ».

Ne soyez pas le président de la mine sombre et de la haine ; soyez le président du sourire et de la tolérance. Ne vous laissez pas guider par vos passions et ne lâchez pas les voix stridentes qui répandent sans retenue ni scrupule le poison de la rancœur ; faites preuve au contraire de largeur d’esprit, acceptez l’opinion contraire et faites de l’intérêt du pays votre seule boussole.

Ne soyez pas le président de la démolition, des menaces et des avertissements ; soyez le président de la construction, de la confiance accordée et des bonnes nouvelles. Une société de confiance, de sérénité et d’ouverture à l’autre vaut mieux qu’une société du doute, de la peur et du repli sur soi. Et une Tunisie réconciliée avec son histoire, réconciliée entre ses enfants, réconciliée entre son authenticité et sa modernité, réconciliée avec sa jeunesse et ses aspirations à une vie meilleure, vaut mieux pour nous qu’une Tunisie rongée par les tiraillements, déchirée par des combats artificiels, et qui continue de voir partir ses jeunes et ses compétences.

Ne soyez pas le « président du populisme » qui dresse les Tunisiens les uns contre les autres ; soyez le président de « l’unité nationale », qui gouverne et réforme sans opprimer. N’utilisez pas des causes justes, comme la lutte contre la corruption et la protection des deniers publics, dans des combats injustes et dévoyés, pour régler des comptes, vous venger et étouffer la concurrence : on ne combat pas la corruption par l’autoritarisme, et le monopole du pouvoir et sa corruption sont, comme le monopole de l’argent et sa corruption, les deux faces d’une même pièce.

Ne soyez pas le président de la « vérité absolue » et de l’opinion imposée, ni le président de la surveillance et des libertés entravées, qui se croit au-dessus de l’erreur et de toute reddition de comptes ; soyez le président de la consultation, garant de la liberté d’expression et de l’indépendance de la justice et des médias. Ne rejetez pas vos échecs sur les collaborateurs et les agents de l’État que vous avez choisis de votre propre volonté, puis limogés d’un trait de plume, sans égard ni reconnaissance pour leurs services. Un homme d’État n’humilie pas ceux qui sont à son service et ne fait pas du dénigrement de l’administration une méthode de gouvernement, car le prestige et la force de l’État tiennent à la dignité de ses agents et de ses citoyens.

Ne soyez pas le président de « l’État de la récession », de l’effondrement de tous les indicateurs économiques, du recul du pouvoir d’achat et de la pénurie aiguë de produits de base que les Tunisiens peinent désormais à obtenir, ce qui a fait monter la pauvreté, creusé les inégalités sociales et alourdi l’endettement des ménages tunisiens ; soyez le président d’un État fort, juste et sagement administré. Ne vous détournez pas du devoir d’assurer aux Tunisiens les conditions d’une vie digne en les distrayant par le feuilleton des poursuites et des arrestations arbitraires, car des prisons remplies de femmes et d’hommes, opposants politiques et voix discordantes, n’ont jamais rempli et ne rempliront jamais les ventres.

Ne soyez pas le président de l’image ternie du pays et du recul de sa place à l’étranger ; soyez le président de la justice et du droit à l’intérieur, de la force et de la dignité à l’extérieur. N’exposez pas notre pays au risque de la « faillite souveraine » et ne fondez pas une diplomatie de la mendicité et du marchandage des constantes et de la souveraineté de la patrie.

Ne faites pas perdre à la Tunisie l’occasion de se ressaisir et de rompre avec la culture de la démolition. Car l’un des signes de la fin d’un règne est peut-être de voir partout et à tout moment des adversaires, des ennemis et des complots ; et rien n’est plus dur pour un gouvernant que d’être dominé par le sentiment d’impuissance, d’échec et d’isolement, et d’avoir épuisé toutes les solutions au point de n’avoir plus qu’une option : la fuite en avant, qui entraîne le pays vers l’inconnu.

Enfin, si ce discours ne vous concerne pas et si vous préférez substituer à la force de l’argument l’argument de la force, il me concerne et m’engage, et j’ai l’honneur de l’adresser à tous ceux qui entendent se porter candidats à la prochaine élection présidentielle. Si vous voulez faire de cette élection l’occasion de prolonger les souffrances des Tunisiens et de faire entrer le pays dans un nouveau tunnel de déception et d’échec, après cinq années qui ont coïncidé avec le recul du pays dans de nombreux domaines, nous voulons, nous, en faire un véritable espoir de relance et de reconstruction. Aux Tunisiens de choisir… et ils choisiront, assurément.

Que Dieu protège la Tunisie

Mondher Zenaidi