
Publication originale
La publication d’origine fait foi.
Lettre aux destouriens en particulier et aux Tunisiens en général :
Le sauvetage d’abord
Le mouvement destourien est l’une des plus grandes familles intellectuelles et politiques de Tunisie. Nul n’a le droit d’en monopoliser le nom ni de fixer les conditions pour s’en réclamer. C’est une idée de la Tunisie, et tout système de pensée est nécessairement appelé à évoluer et à se renouveler, de sorte qu’on ne saurait l’enfermer dans les limites de l’histoire et de la géographie. Ce sont aussi des valeurs et des principes que nous servons, et dont nous ne nous servons pas.
Telle est ma conception de l’expérience destourienne, telle que je l’exprime depuis 2015. Pour moi, elle n’a jamais été un régime politique, ni une doctrine idéologique en soi. Elle est, si l’on veut, une conception et une vision de la Tunisie : une Tunisie digne, libre, sûre, indépendante, souveraine, intelligente, développée et ouverte… la Tunisie qui refuse la capitulation, la soumission et le désespoir, et qui se soulève chaque fois que des dangers menacent ses fondements. Le mouvement destourien est une vision pour une Tunisie meilleure et une méthode pour une action plus efficace ; c’est en cela un effort humain, qui se trompe et qui réussit, ouvert à la critique, à l’évaluation et à la correction, comme toute œuvre humaine civilisée.
L’idée destourienne, telle que je l’ai comprise et telle que je m’y suis engagé, est un ensemble de constantes, de valeurs et de principes portés par des hommes et des femmes dans des circonstances décisives et difficiles, pour sauver et pour bâtir… sauver le pays du joug colonial et bâtir un État national fort et moderne, enraciné dans son identité arabo-musulmane et en interaction avec son environnement, dans une dynamique qui accompagne l’évolution de la situation, de la société et du monde.
Tel était l’enjeu d’hier. Aujourd’hui, ni les dangers ni les méthodes de construction ne sont plus les mêmes. La Tunisie a changé, ses besoins et ses priorités aussi. Si l’idée destourienne veut être aussi agissante et utile qu’hier, elle doit se renouveler, s’ouvrir et accompagner les mutations, en paroles et en actes, dans sa méthode comme dans sa pratique, sans monopole de la pensée ni exclusion de l’autre…
Oui, la Tunisie a aujourd’hui plus que jamais besoin d’une idée destourienne renouvelée et vivante, qui contribue au sauvetage et à la reconstruction… Celui qui veut priver les destouriens de leur droit à la participation et à l’action politiques veut en réalité priver le pays d’un espoir de sauvetage ; et celui qui veut restreindre les destouriens et les réduire à une période historique ou à un cadre figé ne manque pas seulement au devoir de sauvetage : il approfondit encore les blessures et étouffe l’espoir en l’avenir.
Que vous apparteniez à l’ancienne génération ou à la nouvelle, la montante, que vous soyez conservateur ou progressiste, encarté ou indépendant, cela ne vous ôte ni votre appartenance destourienne ni votre patriotisme… Mais vendre sa conscience et sa patrie, brader sa souveraineté, justifier la corruption et légitimer la médiocrité, nourrir les rancœurs et semer la discorde… voilà qui est absurde, une dérive et une offense à la patrie. Qui offense la patrie offense les destouriens, et qui sert bien la patrie les sert bien : nous sommes là où se trouve l’intérêt de notre pays, car le destourien par appartenance est patriote par loyauté. Telle a toujours été ma compréhension de la réalité destourienne, et je ne m’en écarterai pas.
Aujourd’hui que la Tunisie traverse l’une de ses périodes les plus sombres, combien nous avons besoin de puiser dans un héritage que les destouriens ont préservé, pour qu’il profite à tous les Tunisiens. Car la victoire de la Tunisie est nécessairement une victoire de l’idée destourienne. Un devoir de « double sauvetage » attend chaque destourien attaché à cette patrie : sauver le pays de la mauvaise situation dans laquelle il a sombré, et sauver la famille destourienne des tentatives de la défigurer, de l’affaiblir et de frapper ses dirigeants et ses militants par des arrestations arbitraires, des poursuites judiciaires et toutes sortes de harcèlements et de diffamations…
Mon appartenance à la famille destourienne, à laquelle je n’ai jamais renoncé, m’interdit de tomber dans le bourbier des tiraillements et des combats secondaires où veulent nous entraîner ceux qui ont monopolisé le pouvoir et fait des opposants des ennemis et des conspirateurs. Je n’alimenterai pas davantage les conflits et ne diviserai pas ce qui l’est déjà. Je n’épuiserai pas mes efforts à exclure frères, amis, contradicteurs et concurrents. Je n’ai jamais considéré la politique comme une « chirurgie d’amputation », ni comme une culture d’élimination et d’exclusion.
La famille destourienne est grande, ancienne, enracinée, vaste et étendue. Certains y voient un leader, d’autres un parti, d’autres encore une conception de l’État, un modèle de développement et une manière de gouverner… J’y vois, pour ma part, une idée, une source de force et d’inspiration. Certains la regardent sous l’angle de la nostalgie et du regret du passé ; je la regarde à travers l’horizon de l’avenir et les exigences d’une réalité changeante et pressante, qui n’attend pas. Je la regarde à travers de grands principes qui ont constitué, et constitueront toujours, des éléments de protection et d’immunité pour le pays :
1 – Une force de construction : le mouvement destourien a été une véritable force de construction, qui a contribué à poser les premières pierres d’une société développée et à bâtir un État moderne et en progrès, devenu un modèle dans son environnement et son espace vital. Aujourd’hui que la volonté de démolir l’a emporté sur la volonté de bâtir et a fait reculer la Tunisie de plusieurs années, les Tunisiens doivent retrouver cet esprit positif pour un nouveau départ.
2 – Une force d’ouverture : les destouriens incarnaient la volonté populaire, toute la volonté populaire… sans place pour l’exclusion et la marginalisation… Tous ont pris part aux combats de l’indépendance puis à la construction de l’État moderne… Les destouriens ont porté le flambeau et assumé la responsabilité de conduire les étapes difficiles successives, mais ils n’ont réussi que lorsqu’ils se sont ouverts à toutes les sensibilités, à toutes les catégories et à toutes les formes d’appartenance, qu’ils ont élargi le cercle de la participation et fait des défis une affaire nationale, et non catégorielle.
3 – Une force de rassemblement : cela nous renvoie à l’autre valeur qui a constitué l’une des spécificités destouriennes, à savoir la capacité à rassembler et à unir, en particulier face aux échéances décisives de l’histoire du pays… La Tunisie a mené tous ses grands combats (l’indépendance, le développement, la souveraineté nationale, les grandes crises, la guerre contre le terrorisme…) rassemblée autour de la valeur d’une « unité nationale indéfectible », ce qui a renforcé son immunité et sa protection.
Le grand fléau de la Tunisie aujourd’hui, ce sont les entreprises de division et de dispersion dont certains ont fait une méthode et un style de gestion des différends, des conflits et même des crises. L’idée destourienne, fondée avant tout sur le principe du rassemblement et de l’unité, doit occuper la place qui lui revient et assumer sa responsabilité historique : faire de la Tunisie une addition, non une soustraction.
Pendant des décennies, la Tunisie a fait l’expérience de la division ; qu’elle fasse aujourd’hui celle du partage. Elle a fait l’expérience de la rupture ; qu’elle fasse celle de la convergence. Elle a fait l’expérience de l’élimination ; qu’elle fasse celle de la réconciliation des cœurs. Elle a essayé une fois le dialogue et a obtenu le prix Nobel. Pourquoi le dialogue ne serait-il pas son guide, et la réconciliation sa locomotive ? Je ne parle pas de réconciliation avec la corruption et le despotisme, deux maladies malignes qui annoncent la ruine de la civilisation et la dislocation des nations. Je parle de la réconciliation entre des Tunisiens épuisés par les haines, les rancœurs et les intrigues, de la réconciliation avec tout ce qui est beau dans l’histoire de ce pays, et du refus de faire table rase du passé au nom d’une prétendue vérité absolue, en fondant sa légitimité sur l’exclusion de l’autre, la négation de son existence et l’effacement de toute trace de lui. Mon rêve est que le Tunisien se réveille un jour et ne voie autour de lui ni adversaires ni ennemis, mais des frères dans la foi et dans la patrie, que bien plus de choses unissent qu’elles ne les séparent.
4 – Une force d’action et de travail : face à des échéances et à des défis urgents qui ne souffraient aucune attente, les destouriens ont assumé leurs responsabilités et retroussé leurs manches pour agir et travailler… Ils agissaient et travaillaient plus qu’ils ne parlaient et ne se querellaient, fidèles à une pensée bourguibienne dont l’un des principaux mots d’ordre était : « La force de l’espoir et la volonté de travailler pour un avenir meilleur »… C’est dans cet esprit qu’ils ont contribué, en moins de deux décennies, à transformer un pays épuisé par la période coloniale en un modèle à suivre. Et c’est dans ce même esprit que demeure fort l’espoir de voir les destouriens contribuer pleinement à l’effort de sauvetage et de relance.
5 – Une force patriotique : l’une des qualités les plus marquantes des destouriens, avant que les luttes de pouvoir ne les détournent, était de faire passer l’intérêt national avant les intérêts individuels et catégoriels ; la patrie était le but et la finalité, et les destouriens lui ont tout donné.
Combien notre pays a besoin aujourd’hui d’abnégation, et de placer la patrie au-dessus des conflits et des différends… une patrie pour laquelle nous pouvons diverger, mais que nous ne délaissons pas… une patrie que nous rivalisons de servir, et non de nous servir.
6 – Une force de compétence et d’excellence : dans un monde où la mondialisation a relevé le niveau et les conditions de la prospérité et du développement durable, un monde de concurrence acharnée qui ne laisse aucune place à la médiocrité, à l’hésitation et à l’improvisation, un monde où les crises se succèdent sans se ressembler, la Tunisie doit, pour occuper une place digne parmi les peuples et les nations, faire revivre une valeur et une constante de la pensée destourienne : la compétence et l’excellence. L’espoir des destouriens, et notre espoir à tous aujourd’hui, est de retrouver la Tunisie qui récompense le mérite, la Tunisie de la pensée bourguibienne qui avait pour devise « Par la science et le travail, la joie de vivre », la Tunisie connue pour avoir investi dans la « matière grise »…
Mon appartenance à la pensée destourienne est authentique, non intégriste. J’en retiens ce qui sert le pays et contribue à l’effort de sauvetage. Et j’ai la certitude qu’aucun destourien sincère et authentique ne restera spectateur, ni ne se dérobera au devoir de sauvetage alors qu’il voit le pays malmené et ses capacités, ses richesses et ses fondements dilapidés. Et je dis à certains que les tentatives de diviser la famille destourienne échoueront : elle n’est jamais aussi unie, solidaire et forte que lorsqu’elle mène le combat du sauvetage et se dresse face à un danger qui menace la patrie.
Mes frères de la famille destourienne, enfants de ma patrie bien-aimée : je ne serai pas de ceux qui appellent à la discorde et à la division, même si je devais rester seul. Je ne serai pas la voix de la haine, de l’hostilité et de l’injustice envers les siens… Je m’efforcerai au contraire d’être la voix de la sagesse, de la raison, de la réconciliation et du rassemblement.
Je ne serai pas la voix d’une catégorie, d’un parti ou d’un groupe… mais la voix d’une « Tunisie qui accueille tout le monde », une Tunisie « une, solidaire et soudée », selon la parole du Prophète, que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui : « Comme l’édifice dont les parties se soutiennent les unes les autres ».
Dieu le Très-Haut a dit : « Les croyants ne sont que des frères. Établissez donc la concorde entre vos frères. » Dieu le Très-Grand a dit vrai.
Que Dieu protège la Tunisie
Mondher Zenaidi