À toutes celles et ceux qui travaillent au site Nawaat,
Clarification et solidarité
Je n'ai jamais eu pour habitude de répondre à un article ou à une déclaration qui parle de moi ou qui me vise. Le but de cette poignée de main amicale n'est pas de dénoncer ou de rejeter le contenu de votre article paru le 10 septembre dernier, malgré mon désaccord de fond avec certains de ses passages. J'ai plutôt voulu saisir cette occasion, d'une part pour préciser la nature de ma relation — ou plus exactement la nature de la relation qui doit exister, selon moi, entre le politique et le journaliste ; d'autre part pour contribuer à enrichir le débat sur certaines questions soulevées par l'article, qui méritent d'être posées avec sérieux et objectivité dans l'espace public.
Si le journaliste est tenu par le principe « les faits sont sacrés, le commentaire est libre », avec ce qu'il exige d'engagement à rapporter la vérité en toute intégrité, neutralité, exactitude et objectivité, et à vérifier les sources de l'information — et, dans le même temps, de liberté de commenter, d'exprimer une opinion, de critiquer et de demander des comptes —, le rôle du politique, surtout lorsqu'il assume la responsabilité de gouverner, est de s'employer à garantir un cadre législatif qui protège la liberté d'expression, le droit d'accès à l'information et le secret des sources ; un cadre sécuritaire qui assure la protection physique et morale des journalistes et alourdit les sanctions contre toute agression qui les frappe dans l'exercice de leur métier ; et un cadre réglementaire qui garantit l'indépendance de la profession, soutient la formation et assure des salaires justes et des contrats stables.
Dans le même temps, lorsque le politique est interpellé ou critiqué, il lui revient de répondre et de convaincre par des preuves et des démonstrations irréfutables, par la force de l'argument, et non par l'argument de la force, en traquant les journalistes, en les réprimant et en instrumentalisant la justice contre eux. Ce n'est pas une amabilité de circonstance envers un média qui m'a critiqué : c'est, à mon sens, la différence essentielle entre ceux qui voient dans la presse un contre-pouvoir nécessaire à la santé de l'État, et ceux qui y voient un adversaire à dompter.
Ce sur quoi je suis en désaccord
Votre article contenait des lectures et des interprétations que je ne partage pas, comme l'affirmation selon laquelle je voudrais « reprendre l'État à Saïed plus que le refonder ». Toutes mes déclarations récentes — et les vidéos sont disponibles sur ma page et sur Internet — confirment ma volonté de faire évoluer la conception de l'État pour l'accorder à l'évolution de l'époque et aux besoins des Tunisiens. Je n'ai pas la nostalgie d'un État révolu, et je ne propose pas aux Tunisiens une copie restaurée du passé. L'État dont je parle n'est pas celui où le pouvoir s'exerce sans limites, mais celui où le pouvoir est borné par des limites claires : une justice indépendante, dont les juges ne sont ni mutés par simple décision ni révoqués par décret ; une administration au service du citoyen et non du gouvernant ; des instances constitutionnelles dont les décisions sont exécutées, sans que le pouvoir n'en retienne que ce qui lui convient ; et des médias qui n'ont besoin d'aucune autorisation pour poser des questions.
Votre article s'est arrêté sur une remarque pertinente : « l'homme d'État n'est pas nécessairement l'homme de la démocratie », et un État très discipliné peut être très autoritaire. C'est une remarque que je fais mienne et que je ne conteste pas, car c'est précisément la leçon que la Tunisie a payée deux fois. C'est pourquoi je le dis clairement : le prestige de l'État n'est pas le prestige du gouvernant, et il n'est légitime que si ses limites sont définies, si l'on sait à quelle autorité il est soumis et quels droits il ne peut transgresser. L'État fort n'est pas celui que ses citoyens craignent, mais celui où le citoyen trouve protection contre l'arbitraire — y compris le sien propre.
Quant à la question la plus difficile que vous avez posée — ma vision de l'État a-t-elle changé, ou seulement ma place en son sein ? —, je ne m'y dérobe pas et je ne la tiens pas pour injuste. Je distingue ici, comme vous l'avez fait dans votre article, entre une responsabilité pénale, qui ne s'établit pas par l'appartenance mais par la preuve devant un juge indépendant, et une responsabilité politique, qui concerne à des degrés divers tous ceux qui ont participé à la conduite d'une période. Cette seconde responsabilité, je ne la nie pas et je ne m'en cache pas ; elle ne se mesure pas, à mon sens, par une déclaration ou par des excuses symboliques, mais par les positions, les programmes et la pratique. Qui veut m'en demander compte en a le droit, à condition que les comptes ne soient pas sélectifs : un pays qui décide que quiconque a servi l'État avant 2011 n'est pas digne de le servir aujourd'hui condamne à la mort civile des générations entières de ses cadres, de ses magistrats, de ses médecins, de ses universitaires et de ses diplomates. Et c'est cette même logique — celle de l'accusation de trahison, de l'exclusion et du classement a priori — qui nous a conduits là où nous en sommes.
Les questions et le chemin
Votre article a soulevé de nombreuses interrogations sur la crédibilité des conceptions, des convictions et des programmes que je présente aux Tunisiens. Le journaliste, comme le chercheur, le critique et l'intellectuel, enquête sur la vérité, pose des questions et formule des hypothèses. Le politique — et c'est aussi mon rôle et mon devoir — doit persévérer et s'efforcer de convaincre jusqu'à dissiper les doutes, car les paroles ont besoin d'actes et de faits qui les confirment. J'en appelle ici à la formule célèbre et parlante du poète espagnol Antonio Machado : « Toi qui marches, il n'y a pas de chemin ; le chemin se fait en marchant. »
Observez donc attentivement le chemin, et le jugement n'en sera que plus juste et plus objectif. Observez-le dans les positions et non dans les promesses, dans les moments d'épreuve et non dans les moments d'éloquence. Je ne vous demande pas une confiance préalable, et je n'espère de vous aucun adoucissement de la critique ; je demande seulement que la critique me reste ouverte comme elle l'est pour les autres, aujourd'hui et demain, dans l'opposition comme au pouvoir, si les Tunisiens le veulent. Car le politique qui supporte la critique hors du pouvoir et ne la supporte plus une fois au pouvoir ne l'a jamais supportée.
La solidarité
Je tiens, à cette occasion, à exprimer ma solidarité avec tous les journalistes de Nawaat à la suite de l'agression dont leur équipe a récemment été victime. Ce qu'a demandé le Syndicat national des journalistes tunisiens — que cesse le ciblage des journalistes et que soient ouvertes sans délai une enquête judiciaire et une enquête administrative — est le minimum que l'État de droit s'impose à lui-même avant que quiconque ne le lui impose.
J'ai ici une pensée, sans distinction ni sélection, pour Zied El Heni, condamné à un an de prison pour une opinion qu'il avait exprimée, et pour Borhen Bsaies et Mourad Zeghidi, emprisonnés le 22 mai 2024 en vertu du décret 54 avant d'être condamnés à trois ans et demi. Nous ne saurions oublier ce qu'a enduré Mohamed Boughalleb, qui a passé onze mois derrière les barreaux et en est sorti la santé éprouvée, ni ce qu'a subi Sonia Dahmani, qui a passé plus de dix-huit mois en prison avant une libération conditionnelle en novembre 2025. Et l'arrestation, le 4 septembre dernier, du journaliste de renom Mohamed Yousfi, suivie d'un mandat de dépôt sur la base d'accusations infondées, n'est qu'un nouvel épisode de la répression des voix libres qui ont refusé qu'un peuple entier soit maltraité dans la complicité et le silence… La solidarité qui s'arrête à ceux avec qui nous sommes d'accord n'est pas de la solidarité : c'est un calcul d'intérêts.
Un dernier mot sur la leçon de l'histoire
La dynamique de l'histoire ne revient pas en arrière. La Tunisie ne reviendra ni à l'avant-2011, ni à l'avant-25 juillet 2021. Les Tunisiens ont appris des choses qui ne s'oublient pas : ils ont appris à questionner, à protester et à demander des comptes. Ce qui recule, ce n'est pas l'histoire, ce sont les libertés quand personne ne les défend. C'est pourquoi la sortie de cette période ne sera ni un retour au passé ni une revanche sur le présent, mais la construction nouvelle d'un État où la compétence est le critère, où la loi est un plafond pour le gouvernant avant de l'être pour le gouverné, et où la presse libre fait partie des défenses immunitaires de l'État au lieu d'être une menace pour lui.
Tout mon soutien à la presse d'opinion que vous représentez, et à tous les journalistes injustement emprisonnés.
Restez au service de la parole libre.
Mondher Zenaidi